jeudi 1 septembre 2016

La fin qui nous attend - Ryad Girod









« C'est difficile à dire, vous savez, j'ai l'impression que cette bonté est quelque chose qui échappe à mon esprit dès que j'en parle,cette bonté fait partie d'une âme et, tout comme une respiration, elle est libre des intentions de ma pensée"








Quand j'ai croisé ce livre, il y a quelques mois, j'ai eu des frissons. Le ciel nuageux n'annonce rien de bon et le titre est dressé là .... il me fait peur. Je l'ai pourtant acheté mais rangé parmi d'autres livres qui attendent leur tour.

A chaque fois que je range ma bibliothèque, je prends ce livre, je l'observe puis le remets à sa place.

Lorsque j'ai ouvert le paquet envoyé par les éditions Barzakh  j'ai éclaté de rire en le découvrant et je me suis dis : ne joue plus à cache-cache, lis-le!

Ironie du sort, le roman commence par un tremblement de terre, une de mes phobies. Quand je suis en Algérie, c'est la seule chose qui me hante (c'est à croire qu'il n y a pas de séisme ailleurs).

Le narrateur  décrit une scène inévitable qui se passe régulièrement lors d'un séisme : sirènes, pleurs, personnes à  moitié habillées sur les placettes, des religieux qui récitent quelques versets.  La panique totale.  Notre narrateur est tranquille sur son balcon discutant avec son voisin; ce dernier lui parle de l'apocalypse.  C'est flippant!

Il nous éloigne par la suite du séisme pour nous plonger dans le monde du règlement de compte entre militaires et religieux. Il parle de son mode de vie, de ses missions : tel un mercenaire, il exécute les ordres, tire, assassine et il est tellement froid qu'il se sent capable d'éliminer les personnes qui pleurent ces morts,  ses morts (à lui aussi). J'étais un peu choquée par la noirceur du personnage, . Il n'aime personne : ni sa  femme, ni son fils, ni ses voisins, ni ses collègues....Heureusement pour lui (et pour les lecteurs) il nous offre des moments de quiétude, de calme, de douceur quand il parle de Douce une femme qu il va voir dans un hammam, elle s'occupe de son "bonheur". On le sent doux, entreprenant et surtout humain quand il la décrit. Leur relation est physique mais on découvre son intérêt pour elle, quand , après le séisme il a accouru pour vérifier si le hammam s'est effondré ou pas.

Nous suivons le narrateur (sans nom) lors de ses déplacements, horrifiés par les scènes décrites : perfidie, rats, morts, décombres, .... haine et perdition.

Pour fuir ce chaos, notre narrateur boit en discutant avec son ami "imaginaire" écossais.
Il puise dans ses souvenirs avec Douce. Cette femme délicate qu'il perdra. Cette femme sensuelle qui savait parler  du bien et du mal sur lesquels se construit le roman.

"Vous savez, m'avait-elle dit peu avant de s'endormir être mauvais c'est naturel, c'est ordinaire... être bon, au contraire, c'est miraculeux"

"Je ne sais pas bien dire les choses, mais il me semble qu'être bon c'est laisser le miracle s'exprimer,  c'est continuer le miracle qui est à l'origine de tout ça"

Douce ressortait son côté bon. Il devenait humain à ses côtés.
"En s'endormant, Douce me laissait envisager que la bonté avait peut être du sens. [...] je fermais les yeux et sentais une profonde sérénité qui passait de Douce à moi. Je fermais les yeux à côté du bonheur que Douce diffusait."



Quant à la religion, elle est malheureusement représentée par les faux-prêcheurs qui accusent les femmes de tous les malheurs sur Terre même celui de la fin du monde. Ils jugent.  Et quand ils ne tuent pas,  ils mutilent leurs victimes pour qu'elles servent d'exemple aux autres ou juste pour qu'elles soient celles par qui la Miséricorde viendra une fois leurs  péchés avoués.

Je suis toute secouée par cette lecture. Le tremblement de terre  a fissuré ma vision sur une partie de l'histoire que je n'ai pas vécue mais entendue, lue un peu partout.

Parlons un peu de  l'anonymat dans ce roman?  Le narrateur, la ville, les personnages n'ont pas de noms. Je pouvais situer l'histoire n'importe où dans le monde. Certains indices nous permettent néanmoins de reconnaître les lieux ;)

Je fais un petit retour sur les personnages. Trois prénoms sont cités; du moins deux prénoms et un surnom.  Les deux prénoms sont ceux de deux femmes et dans toute l'opacité de la trame, elles  illuminent le roman. "Douce" que j'ai pris la liberté de traduire par Hanane : la tendresse. Et "Noura" qui évoque la lumière.  Je ne sais pas si c'est intentionnel, en tout cas, cette attention a eu de l'effet sur moi. Quand certains rabaissent la femme, l'auteur, lui la relève.


Un roman sombre, noir voire écœurant à certains passages. Un "arrache-coeur" pour ceux qui ont vécus certains événements cités dans l'histoire.
Une écriture sublime  qui m'a séduite. Une volonté à jouer avec la ponctuation donne un rythme haletant à la lecture. J'ai envie de lire le premier roman de Girod rien que pour revivre cette sensation.


Un roman concis et profond. 
Une histoire qui parle de l'absurdité des humains. 



Je ne pense pas que j'ai exposé tous les points intéressants ni les faits rebondissants du roman. Je vous laisse le découvrir. Vous serez tantôt choqués, tantôt ravis. Des découvertes vers la fin du livre vous pincerons le coeur.

Les débuts du premier et du dernier chapitres sont les mêmes : la même scène est représentée. Nous avons l'impression d'avoir rêvé entre les deux. Nous avons pénétré les pensées profondes du personnage pour écouter son monologue. Drôle de sensation. Sensation intrigante même.








Né à Alger en 1970, Ryad Girod est professeur de mathématiques. Il a enseigné à Alger, Ryadh et Paris? Il est aussi l'auteur d'un premier livre intitulé : "Ravissements".