vendredi 17 février 2017

Le chien d'Ulysse - Salim Bachi



Tout d'abord je remercie les éditions Barzakh pour cet envoi et découverte.






"Si le coeur vous en dit encore, jetez-moi la pierre, l'eau du bain et la femme adultère à la figure."



"Depuis le début des événements, on ne s'attardait guère la nuit à Cyrtha. Combien ont été assassinés par mégarde? Comme ce fou. Ithaque : un nom aux sonorités exotiques. Il cherchait son chemin à travers les méandres de son esprit. Comme moi."







29 juin 1996.

Quatre ans après l'assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf, Hocine déambule dans les rues de Cyrtha, une ville qui emprunte ses traits à Constantine ou Alger, et, plus loin dans le temps, à Cirta, l'antique, la numide.
De cette errance naït un récit étrange, halluciné, une odyssée ivre qui entremêle lyrisme et grotesque, ombre et lumière.









Rappel : En ce 29 juin, on a assassiné l'espoir tant attendu des algériens, un homme qui leur tendait la main sans rien attendre, un homme qui voulait changer les choses, qui misait sur les jeunes pour le changement,... Un homme qu'on a fait disparaître et avec lui beaucoup de rêves se sont évaporés. 

"[...je sus qu’il n’y aurait plus rien à attendre de ce pays. » dit Kaim dans le livre




Avant de lire le roman, j'essayais de faire le lien entre le titre et la couverture. Ulysse m'évoque bien sûr mon héros d'enfance et toutes les aventures qui vont avec. La couverture par contre est un supplice pour la claustrophobe que je suis: j'ai d'abord pensé aux escaliers étouffants des anciens bâtiments d'Alger, puis à un labyrinthe et bien sûr pour ne pas aller loin de la mythologie je me suis rappelée l'athénien Dédale. Je me préparais donc à lire quelque chose de sombre avec un touche légendaire.

Je ne tarde pas à plonger dans le vif du sujet: Cyrtha. Une ville imaginée par l'auteur mais qui me fait penser à Alger ou Cirta homophone de Cyrtha, nom antique de Constantine mais il parle de la mer [La mer seule permets aux captifs de la ville d'espérer un jour échapper au cauchemar... P12]

Le roman s'ouvre sur des passages descriptifs de la ville et de ses gens: [Forteresse hérissée d'immeubles branlants...][Ici chante un peuple de vagabonds, d'enfants sales,...] et apparaît le "Je" de notre narrateur. On apprend alors que c'est le fils d'un ancien moudjahid, qu'il a un chien et un ami Mourad avec qui il a des projet de "départ".




Tout commence un matin, quatre ans après l'assassinat du président Mohamed Boudiaf (si vous ne le connaissez pas, cliquez ICI) Hocine et Mourad se retrouvent à la gare de Cyrtha, ils passent d'abord chez l'un de leur professeur qui compte leur présenter un de ses amis. 

Tout va bien , on pense à une routine de deux jeunes universitaires que nous sommes ou que nous avons croisés un jour. 

La journée de Hocine sera longue et dense. Le roman dure le temps de cette journée si particulière. Nous allons rencontrer une panoplie de personnalités qui évoluent dans une ville imaginée, fantasmée par l'auteur. J'ai fait appel à toutes mes connaissances historiques (surtout en mythologie) pour pouvoir analyser, et comprendre l'intention de l'auteur. Tout au long de l'histoire, j'ai vécu l'humour, l'humour noir, l'absurde, l'ironie, l'autodérision, le réel et le mythique. L'écriture de Salim Bachi est riche en émotion, poétique. Il a réussi à me faire voyager en suivant les pas de Hocine, en lisant les discours des autres. 

Le récit dans sa totalité a une tonalité épique. L'aventure de Hocine  prendra plusieurs coloris. Des rebondissements inattendus et des rencontres changeront le rythme de sa journée.  Un lecteur averti se délectera de cette actualisation de l'Odysée; une "parodie" magnifique que j'ai eu le plaisir de revivre.

La notion du voyage est omniprésente à travers les récits de certains personnages, j'ai relu plusieurs fois les magnifiques passages de Khan et Kaim.
Ces deux personnages sont un peu la mémoire : ils racontent les choses du passé: comme les événements du 5 octobre 1988. C'est à ce moment que je vous dis: ne lâchez pas le livre parce que d'autres voix vont remplacer celle du narrateur et des fois on pourrait confondre. Concentrez-vous pour ne pas passer à côté de choses importantes. 

Qui dit Odyssée évoque aussi le mal que rencontrera éventuellement notre héros. Métaphore et subtilité sont utilisés pour représenter les ennemis,  les autres.  Hocine et Mourad sont présentés à Smard , un militaire, qui voudra les enrôler dans son camp. Mourad décline ouvertement.

Revenant à notre "Ulysse" et son périple cyrthien (je ne sais pas si je peux l'employer ainsi). Hocine sera viré de son travail d'étudiant, dans un hôtel. Je voulais marquer un arrêt pour parler des propriétaires mais je vous laisse ce plaisir amis lecteurs.  Il croisera un "borgne"[ tiens tiens a t-il un rapport avec Cyclope qui a terrorisé mon enfance? ] et suite à un incident, la police s'en mêle et Hocine se retrouve au poste pour finalement s'en sortir grâce à une connaissance : Seyf, un ancien camarade devenu policier. Ce dernier, nous plongera dans le côté obscure de son travail et essaie tant que faire se peut de justifier ses actes. La police est pointée du doigt dans le livre. Les dépassements, le non-respect des droits du citoyen, les tortures, la corruption... 
Hocine finit par rejoindre Smard dans une boîte de nuit (l'enfer pour rester dans le thème). Smard essaie de le convaincre en faisant entrer en scène Narimène pour l'accabler à sa manière.


Les dialogues sont vraiment bien construits. Les jeux de mots, les figures de style donnent du tonus au déroulement des événements. On ne s'en lasse pas. La journée de Hocine aurait pu durer plusieurs ères, le style de Bachi l'a rendue attrayante, riche en émotions. S'il n y avait pas toute cette réalité tranchante, j'aurai osé dire que la journée de Hocine est contée tel une belle légende qui nous vient de loin, encensée de senteurs d'Orient. Un conte réel qui lève le voile sur des vérités poignantes.


Le livre se termine avec une tragédie. Une fin qui mettra en scène un chien, LE chien, celui qui reconnaîtra son maître partout. fidèle comme le fut Argos pour Ulysse. 

Je ne suis pas déçue. Une fin joliment écrite ne  peut être contestée. Pas quand je lis et relis ceci: 

" Implorant, il leva les yeux au ciel. Ganymède, Cassiopée, Orion dansaient dans le bleu de la nuit, doucement, de toute éternité dansaient "



Je veux écrire plus et donner des détails mais j'ai peur de me laisser aller et de tout dire. Je vous invite à le lire sans tarder pour découvrir une plume riche et forte. 


Un livre plein d'émotions. Mélancolique.Flamboyant 









Le chien d'Ulysse est le premier roman de Salim Bachi, paru en 2001.

Prix Goncourt du premier roman 2001.









Né en 1971 en Algérie, Salim Bachi a suivi des études de Lettres. Il vit à Paris depuis 1996. Il est l’auteur aux Editions Gallimard de trois romans, Le chien d’Ulysse (2001), La Kahéna (2003) et Tuez-les tous (2006). Il a obtenu de nombreux prix littéraires et a séjourné en 2005 à la Villa Médicis de Rome.

Bilbiographie ICI